Il y a des événements dont l’histoire ne retient pas l’importance, des livres qui n’obtiennent pas l’attention qu’ils méritent lors de leur publication et dans les décennies qui suivent. Même les plus grands spécialistes d’une discipline peuvent passer à côté de la découverte majeure qui bouleverserait leur travail s’ils y prêtaient attention – et cela avec d’autant plus de bonne conscience qu’elle remet fondamentalement en cause leur raison d’être !
Il en va ainsi avec les deux œuvres majeures de l’historien de l’Eglise Franz Overbeck (1837-1905), professeur à Bâle et ami de Nietzsche. En 1873, il publia son œuvre la plus importante Über die Christlichkeit unserer heutigen Theologie (« A propos du caractère chrétien de notre théologie actuelle »). Ce livre fut mal reçu par la communauté théologique et lui ferma les portes de l’Université allemande à cause de son caractère inhabituel et dérangeant. Mais dans le secret de son cabinet de travail, Overbeck continua sa réflexion et laissa à sa mort une masse énorme de notes et de papiers. Son ami C.A. Bernouilli en tira une sélection, publiée sous le titre Christentum und Kultur (« Christianisme et Culture ») (1919). Cette parution relança l’intérêt pour Overbeck chez quelques jeunes théologiens. On raconte aussi que c’est à la lecture de Christentum und Kultur que Heidegger abandonna la théologie pour la philosophie, entamant la carrière fameuse qu’on lui connaît.
A LE VERITABLE CHRISTIANISME EST ENTIEREMENT ESCHATOLOGIQUE
Overbeck fut le premier exégète historico-critique à avoir souligné le caractère absolument et purement eschatologique et même apocalyptique de la prédication de Jésus.
On attribue souvent cette découverte à A. Schweitzer, le futur médecin de Lambaréné, à l’époque où il écrivit à Strasbourg sa thèse en théologie publiée par la suite sous le titre Geschichte der Leben-Jesu-Forschung (« Histoire des recherches sur la vie de Jésus »). Mais que Jésus ne fut ni le Sauveur prêché par les théologiens conservateurs ni le Maître de morale célébré par les théologiens libéraux, mais le prédicateur d’une fin du monde prochaine qu’il prédit en annonçant la venue du Fils de l’Homme sur les nuées du Ciel pour juger la terre, c’est Overbeck qui le découvrit, et qui mit à jour ce secret défendu et terrible, renvoyant dos à dos les diverses écoles théologiques qui dominaient de son temps, et les dépouillant de leur crédibilité.
Que le christianisme véritable et originel fut entièrement eschatologique (l’annonce décisive et décidée de la fin des temps et du monde) impliquait pour Overbeck qu’il ne pouvait absolument pas s’inscrire dans la continuité des temps comme un fait d’histoire, de culture ou de science, et ne pouvait pas légitimement donner naissance à des institutions, à une philosophie ou à une morale, encore moins à une civilisation…
C’est pourquoi, selon Overbeck, tout ce qui existait, existe et existera dans le monde et dans l’histoire, sous le nom de « chrétien », depuis que les disciples durent abandonner sous la pression des circonstances, vers la fin du premier siècle, l’espérance du retour imminent de Jésus , n’est que duperie et supercherie. Overbeck dressa consciemment et avec une certaine jouissance les actes de décès du christianisme et de la théologie. Cet agnostique renonça au titre de « théologien » et adressa à sa discipline, une seule tâche qu’il jugea à son époque révolutionnaire, et qui fut bien saisie comme telle, écrire une histoire profane de l’Eglise. Notre professeur s’y consacra lui-même en se focalisant sur le plus « étrange » et le plus « dérangeant » dans le christianisme, ainsi le monachisme, compris comme la dernière tentative historique de faire revivre la radicalité ascétique de Jésus et de ses premiers disciples, signe d’un refus total du monde et de l’annonce de sa fin.
B LA THEOLOGIE COMME IDEOLOGIE VIDE
Dans l’optique d’Overbeck, ce qui est authentiquement chrétien, c’est-à-dire conforme à la prédication de Jésus, n’est en rien à confondre, ni même à coordonner, avec une réalité mondaine quelconque. Pourtant nous rencontrons, à chaque pas que nous faisons, dans notre environnement immédiat, depuis 2000 ans, des réalités qui se prétendent chrétiennes, à commencer par la théologie… Remarquons que les chrétiens ne sont pas les inventeurs de la chose, et que même ils furent jusqu’au IIIe siècle réticents à employer le mot parce qu’il était utilisé par les philosophes païens pour désigner leur effort de réflexion sur les mythes pour les intégrer à leurs systèmes. Il y aurait beaucoup à en déduire sur la nature de la théologie chrétienne… Contentons-nous de dire que son lien à la philosophie est trop évident et connu pour que nous y insistions. Pour le dire très rapidement, la théologie, c’est une philosophie appliquée à la Bible.
Mais c’est ici que nous nous trouvons à une croisée capitale des chemins, et que la sagacité et le caractère très sarcastique des réflexions d’Overbeck vont nous aider grandement à y voir clair. Dans cette entreprise de combinaison, qui commande ? La Bible ou la philosophie ? Overbeck montra qu’en fait devant l’impossibilité où ils se trouvaient de défendre une position authentiquement chrétienne, conforme au message de Jésus (appelons désormais cet « authentiquement chrétien », c’est-à-dire l’absolument eschatologique, le « christique »), parce qu’ils ne pouvaient ni le croire ni le vivre, les théologiens ont voulu sauvegarder l’avenir du christianisme en habillant d’un vernis biblique les philosophies et idéologies à la mode, de sorte que la prédominance sociale, culturelle, voire politique, de l’institution ecclésiastique qu’ils servaient soit garanti en dépit de ce qui menaçait sa crédibilité. Cela commença avec les apologètes du IIe siècle qui voulaient rendre le christianisme « respectable » dans la société païenne de leur temps en en adoptant les canons culturels, cela continua avec la naturalisation du platonisme puis de la pensée d’Aristote. Et jusqu’à aujourd’hui, il n’est pas une idée dominante qu’un théologien ne tente de récupérer au service de la prorogation du christianisme C’est cela que l’on nomme refonder la théologie, ce qui est le rêve de tout théologien : raccrocher le wagon christique au train du monde ! Overbeck rejetait avec la même vigueur les tentatives de son époque pour fonder un socialisme chrétien que pour associer nationalisme et Bible. Mais depuis lors, de la psychanalyse à l’écologie, en passant par le marxisme, l’existentialisme, le féminisme, etc., que de tentatives semblables, que nous devons refuser avec les mêmes sarcasmes !